Quel impact des croyances sur la maladie mentale?

COLLOQUE 15 – 02-08

« Possessions et thérapie dans l’Évangile »
Un exemple, le possédé de Gérasa

Par Le Père Philippe BACQ

Le sujet qui m’a été proposé, est de donner un commentaire de la guérison du possédé de Gérasa1 en élargissant peut-être un peu le texte à ce phénomène de possessions et de guérisons dans l’Évangile. Pour l’aborder, je pense que le plus simple, c’est de prendre le texte que vous avez sous les yeux et de le suivre. Et puis dans le commentaire, je ferai intervenir un élément ou l’autre qui débordera un peu de la simple compréhension du texte.

Nous sommes dans l’Évangile de Marc, au chapitre 5. Que s’est-il passé dans les chapitres qui ont précédé? Jésus s’est présenté comme source de vie: tous ceux et celles qui l’ont rencontré se sont sentis mieux après. Vie dans tous les sens du mot. Vie physique: ils se trouvent guéris; vie psychique: ils sont davantage eux-mêmes; vie relationnelle: ils sont réintégrés dans leur milieu. Dans l’Évangile la guérison physique, psychique et relationnelle de la personne et son intégration dans son milieu de vie vont toujours ensemble, jamais l’un sans l’autre. Jésus s’est donc présenté comme un homme auprès de qui on se sent mieux, on « va » mieux, on « vit » mieux: il est source de vie. Et au moment où nous prenons le récit ici, il vient de faire un long enseignement en paraboles.

Les paraboles sont particulièrement intéressantes pour notre culture aujourd’hui parce qu’elles offrent une manière de parler de Dieu sans nommer Dieu. Elles ouvrent l’univers sur son mystère, mais sans préciser ce dernier; elles utilisent des images toutes simples celle de la semence qui pousse, celle du semeur qui sème – qui montrent bien l’image d’un Dieu non-violent qui sème la vie, mais elle ne nomment pas directement Dieu. Elles commencent par « Le Royaume des Cieux est semblable »: c’est tout à fait intéressant pour une culture comme la-nôtre qui est fort sécularisée. Un premier pas de l’évangélisation, me semble-t-il, c’est de déployer des perspectives, d’ouvrir la vie sur son mystère, sans tout de suite nommer le mystère…

Et puis, au soir de cette journée-là où les disciples l’ont entendu, Jésus leur dit: « Passons sur l’autre rive. » Passons: c’est un acte transgressif; pourquoi? parce que I’autre rive, c’est la rive des païens, et on ne va pas chez les païens quand on est Juif. Il y a une frontière culturelle qui est en même temps une frontière sacrée. On ne passe pas cette frontière. Et Jésus entraîne ses disciples à passer toutes les frontières qui nous séparent les uns des autres; de fait, on est toujours un peu un « étranger » avec son interlocuteur surtout s’il vient d’un autre milieu que le nôtre. C’est une raison pour laquelle souvent, en société, on vit dans des milieux étanches les uns par rapport aux autres; on retrouve toujours les mêmes personnes, dans les mêmes activités. Je suis sûr que plusieurs d’entre vous se connaissent déjà! Jésus apprend à ses disciples à franchir ces frontières…

II ouvre vers l’extérieur, il « traverse » vers le monde païen. Durant cette traversée, se déclenche une tempête et les disciples ne se montrent pas du tout à la hauteur de ce qui se passe: ils ont peur. Je pense que c’est la raison pour laquelle, au début de notre texte, la première phrase est au pluriel et la deuxième est au singulier. Ils allèrent vers I ‘autre rive de la mer, dans le pays des Géraséniens, et lui étant sorti de la barque… (v. 1-2). Et les disciples? Sortent-ils de la barque? Le narrateur n’en parlera plus, comme s’ils n’étaient pas prêts à débarquer: on ne va pas vers l’autre, surtout s’il est étranger si on n’a pas réussi à dépasser ses propres tempêtes dans une certaine sérénité, sinon l’étrangeté de l’autre risque de me rendre étranger à moi-même.

C’est donc probablement voulu que Jésus seul sorte de la barque; les disciples ne sont pas prêts. …Aussitôt vint à sa rencontre, sortant des tombeaux, un homme à I’esprit impur. II habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus le lier, pas même avec une chaîne. Car souvent il avait été lié avec des entraves et des chaînes, et les chaînes avaient été cassées par lui, et les entraves brisées, et personne n’avait la force de le maîtriser. A travers tout, nuit et jour, il se trouvait dans les tombeaux et dans les montagnes, en criant et en se meurtrissant lui-même avec des pierres (v. 2-5). Alors là, nous avons une description tout à fait intéressante de ce que l’Évangile appelle un esprit impur. Qu’est-ce qu’un esprit impur? Une dynamique à l’intérieur de vous-même qui vous rend étranger à vous-même, hors de vous. Ici, cette aliénation de soi à soi est exprimée dans des images; d’une part des tombeaux: ce mouvement de dévalorisation de soi qui vous fait vivre en-dessous des autres, et d’autre part les montagnes: ce mouvement de survalorisation de soi qui vous fait vivre au-dessus des autres, mais vous n’êtes pas de plain-pied avec eux. Cet homme, il se considère comme un mourant, en-dessous ou au-dessus, passant de l’un à l’autre, mais jamais de plain-pied avec ses semblables. C’est l’image que l’Évangile utilise ici pour nous montrer ce que serait la mort, non pas la mort ultime, mais la mort relationnelle, qui dans les récits est la vraie mort: je ne suis pas moi-même, je suis à l’intérieur de moi étranger à moi, hors de moi. Du coup, je ne suis jamais en relation de réciprocité avec les-autres. Je vis comme un mort vivant, comme un vivant déjà mort. Les tombeaux et les montagnes! Cet homme crie (v.5: en criant): le cri va s’opposer à la parole échangée avec quelqu’un. Ici, le cri va n’importe où, dans la solitude de la montagne, il ne s’adresse à personne; il est l’expression d’une solitude  En criant et en se meurtrissant avec des pierres (v.5): cet homme est en train de s’ autodétruire, de se donner à lui-même sa propre mort.

Vient ensuite la réaction de son entourage: c’est de le lier, l’entraver, le maîtriser par la force. Humour un peu féroce du récit! Si vous avez quelqu’un qui n’est plus lui-même et que votre réaction c’est de l’entraver, vous le rendez encore un peu moins lui-même! La réaction des siens ce n’est pas de le faire vivre, mais de se protéger; l’entourage est autocentré sur lui-même et n’arrive pas entrer avec cet homme dans une relation qui pourrait le délivrer de la dynamique qui est en train de le faire mourir à petit feu. Dans ce récit, lorsque la réaction à la violence est une « contre-violence », c’est la violence anarchique qui l’emporte sur la violence régulée: « il avait souvent été lié mais il avait cassé les chaînes et avait brisé les entraves » (v. 4): si on répond par la force à une violence qui n’est plus humaine, c’est la violence inhumaine qui l’emporte sur la force que l’on essaie de déployer pour essayer de la canaliser.

À ce moment-ci du récit, on en vient à se dire que l’auteur est en train de nous présenter beaucoup plus qu’un cas de possession unique; il décrit plutôt notre manière de vivre en humanité au cours de l’histoire. II montre la violence qui est en nous et qui nous fait mettre au-dessus des autres ou en-dessous des autres; pensez aux guerres, aux génocides, pensez à la violence qui travaille l’histoire de I’humanité que l’on tente de résoudre généralement par une autre violence…; cela nous entraîne dans une spirale d’autodestruction (v. 5) parce que la violence n’est plus médiatisé par la parole; et dans l’Évangile la seule vraie puissance, c’est la puissance de la parole; ce que le narrateur va nous dire dans la suite. Cette humanité ainsi présentée est une description de ce que l’Évangile appelle le « non-salut ». On demande souvent: mais qu’est-ce que veut dire « le salut »? Vous en avez ici aussi une description à l’opposé pourra-t-on dire.

Cet homme, voyant Jésus de loin, courut et se prosterna devant lui (v. 6) • probablement le narrateur veut-il nous dire qu’il reste, dans cet homme, ce petit coin d’humanité qui va le mettre en relation; il n’est pas totalement englouti dans son aliénation, sinon il serait resté dans son tombeau, il ne se serait pas approché de Jésus. Il y a un petit coin d’humanité et je pense que c’est ce petit coin d’humanité que le frère de Wasseige, qui nous a parlé ce matin, cherche dans ceux qui viennent le rencontrer. « À partir de quel coin d’humanité puis-je lui adresser une parole qui va l’aider à sortir de sa propre autodestruction? »

Il courut et se prosterna devant lui criant d’une grande voix, il dit (v. 6-7) … On retrouve le cri, mais ici, il se transforme en parole; c’est le début de ce que l’Évangile va appeler le salut. Pourquoi cet homme a-t-il soudain accès à la parole? Le texte est clair: Car Jésus lui disait: « Sors, esprit impur, hors de l’homme » (v. 7-8). Le premier qui a pris la parole, c’est donc Jésus: et là vous avez la manière du Christ dans l’Évangile: devant notre violence, il nous adresser la parole. Lacan aurait dit: une parole pleine, une parole qui touche l’intime de l’être. Et il l’interrogeait: « Quel est ton nom? » (v. 8-9). Le nom dit l’identité de quelqu’un; et une identité, elle se construit progressivement au long d’une histoire faite d’événements imprévisibles et d’une multiplicité de relations. Dis-moi ton nom, cela veut dire « dis-moi ton histoire, mets pour moi ton histoire en paroles, trouve des mots pour la dire; exprime-la. »

La toute première réaction du Christ, c’est donc d’engager un dialogue et de donner à cet homme l’occasion de mettre son histoire en paroles. Ça, c’est une réaction totalement nouvelle par rapport à la réaction de l’entourage et ça vaut la peine d’y réfléchir. L’entourage a peur, et cette peur l’amène à réagir avec force. Quand à Jésus, sa parole s’origine non pas dans la peur, mais dans une paix intérieure, une coïncidence de lui à lui; s’il avait éprouvé de la peur devant cet homme, il n’aurait pas pu lui dire une parole qui lui donne la parole! Pour la narrateur, le Christ a lui-même traversé la peur dans ce qu’ elle a de plus incisive, la peur de la mort. Cette réaction vient juste après une tempête qui pouvait donner la mort: Ça ne te fait rien que nous périssions?2 lui disent ses disciples. Et non seulement Jésus dort dans la tempête, mais il l’apaise! II fait passer son sommeil dans les éléments déchaînés! Jésus a déjà traversé la peur de sa mort; du coup, il peut adresser une parole de vie à un homme qui est encore dans la mort… Il y a des personnes, comme ça, qui vivent en ayant la mort derrière elles, et ces personnes-là peuvent délivrer de l’angoisse de mourir; selon l’Évangile, c’est une condition de toute thérapie: avoir soi-même traversé ses propres zones d’angoisse pour ne pas répondre en mimétisme à l’angoisse et à ta violence de l’autre. L’entourage répond de façon mimétique et ce faisant, il renforce l’aliénation de cet homme. La thérapie, l’exorcisme, ce n’est donc pas d’abord de l’ordre d’une technique. C’est la capacité de dire une parole qui a traversé la mort et qui est chargée de toute une densité d’existence. On est au chapitre 5 de l’Évangile. Or, cette façon non-violente d’entrer en relation, le Christ la maintiendra jusqu’à sa mort; au moment où la violence se déchaînera sur lui, il restera totalement non-violent; cela ne l’empêchera pas d’avoir de paroles fortes, par exemple contre les pharisiens hypocrites, mais lui-même n’entre jamais en relation mimétique avec la violence ou avec l’angoisse de l’autre. C’est la raison pour laquelle il peut donner le salut, il peut être source de vie.

Quel est ton nom? Quelle est ton histoire? Et cet homme répond et sa prise de parole est typique d’une humanité qui est prise dans sa propre violence; cet homme répond par des paroles totalement contradictoires. Ce serait intéressant de relire les exemples qui ont été donnés tout à l’heure3 à partir de ce critère; généralement, les personnes qui ne sont plus elles-mêmes s’expriment aussi dans des contradictions inextricables. Ici, cet homme engage la conversation avec Jésus, mais la première parole qu’il dit rompt la relation à peine engagée . « Qu’y a-t-il entre moi et toi? » (v. 7); alors, vous sentez la contradiction? J’engage le dialogue avec quelqu’un, mais c’est pour lui dire: « entre toi et moi il n’y a rien »! Mais alors, pourquoi lui parler? On est dans une parole contradictoire; et cependant, le Christ l’accueille, car il y discerne le désir d’une dynamique relationnelle en deçà d’une expression verbale peu appropriée.

Cela donne à réfléchir. Le but de toute « thérapie » ou de tout « exorcisme » c’est d’arriver à rejoindre la petite source de vie qui est encore vivante dans ceux et celles qui viennent nous trouver. C’est délicat, car au fond, ils révèlent nos propres contradictions intérieures. Ce n’est plus  » e suis l’exorciste de quelqu’un qui vient me voir En fait, il révèle en moi des dynamiques contradictoires qui sont aussi à l’œuvre en moi. Elles ne se manifestent peut-être pas les mêmes symptômes, mais elles sont bien présentes… C’est là que l’Évangile interroge aussi bien celui qui est possédé que celui qui le reçoit. Il y a une manière de recevoir à la manière du Christ qui demande tout un travail intérieur; ça ne se fait pas en préparant une rencontre, c’est le fruit d’une vie.

Et il dit: « Légion est mon nom, parce que nous sommes nombreux » (v. 9). C’est de nouveau tout à fait intéressant: cet homme est habité par une multiplicité de visages anonymes dans lesquels il est perdu au point de plus savoir qui il est lui… Quand nous sommes habités par une multiplicité de visages — notre père , notre mère , notre milieu, ce que les autres désirent que nous soyons pour eux et qui fonctionne en nous, et nous n’arrivons pas toujours à faire l’unité de ces désirs multiformes qui se cachent derrière des visages anonymes – nous sommes nombreux: il y a une multitude de personnalités anonymes qui remontent à notre plus tendre enfance; elles trouvent leur source dans des habitudes de penser de notre milieux; elles nous habitent; elles peuvent nous masquer à nous-mêmes nous ne savons plus très bien qui nous sommes. Et moi quel est mon désir? Qui suis-je au milieu de ces personnalités d’emprunts qui me tiraillent dans différents sens?

« Légion est mon nom parce que nous sommes nombreux » Et il suppliait: alors vous voyez la contradiction qui continue? Il avait dit qu ‘y a-t-il entre toi et moi Jésus, fils du Très-Haut. Il avait donc reconnu en Jésus une autorité. Ce mot veut dire « celui qui autorise à vivre, celui qui rend quelqu’un auteur de sa propre vie »; il y a un lien entre autorité et rendre auteur; celui qui exerce une autorité authentique est celui qui rend la possibilité à quelqu’un d’écrire sa vie selon son désir à lui, sans être toujours dépendant du désir de l’entourage, et donc qui donne envie d’exister, à l’image du « Fils de Dieu » à l’image du Dieu unique. Cet homme reconnaît donc le fils de Dieu; mais juste après il lui dit: « je t ‘adjure« ; il lui donne un ordre! Et vous sentez la contradiction: il est entre la dévalorisation de lui (il supplie) et l’exaltation (il donne des ordres) mais il n’est pas encore dans une communication d’égal à égal qui pourrait le rendre humain et par le fait même qui pourrait faire progresser Jésus lui-même dans plus d’humanité; si la relation est réciproque, elle fonctionne des deux côtés, comme disait le Frère de Wasseige: « j’ai beaucoup reçu, tous ces gens m’ont humanisé. » Je trouvais ça tout à fait conforme à ce que les récits nous disent.

Et il le suppliait beaucoup afin qu’il ne les envoie pas en dehors du pays. Or se trouvait là, auprès de la montagne, un grand troupeau de porcs, paissant. Et ils le supplièrent en disant: « Expédie-nous dans les porcs, afin que nous entrions en eux ».
Et il le leur concéda. Et étant sortis, les esprits impurs entrèrent dans les porcs, et le troupeau s’élança du haut de l’escarpement dans la mer — ils étaient environs deux mille — et ils s’étouffèrent dans la mer. (v. 10-13). Une petite parenthèse avec un peu d’humour: une légion c’est six mille hommes et il y a deux mille porcs, ça veut dire trois démons par porc • ce n’est pas rien! Vous sentez l’excès des images… Qu’y a-t-il derrière?

Quand là violence vit dans l’humanité, elle l’autodétruit; quand elle passe dans les animaux, elle montre son vrai visage: la mort! Ces porcs se noient. C’est une dynamique qui va à la mort, qui précipite l’humanité dans la mort; si nous n’arrivons pas à nous parler au lieu de nous menacer dans des luttes de pouvoir et de contre-pouvoir, cela nous précipite dans la mort et une mort qui n’a plus rien d’humain; elle devient animale. Ces porcs représentent pour un juif l’animal impur par excellence; vous voyez, nous sommes dans « l’impureté » depuis le début du récit. Etre habité par un esprit impur, c’est ne pas s’habiter soi-même. On devient pur quand on peut entrer en relation avec les autres sur un plan d’égalité; il s’agit donc d’une impureté relationnelle, d’une impossibilité relationnelle. Les porcs qui sont des animaux impurs montrent bien cette incapacité relationnelle en se précipitant dans la mort elle-même; le récit nous montre cela.

Et puis on arrive au verset 14. Peut-être que la psychanalyste qui est à côté de moi pourra confirmer ou nuancer; c’est tout à fait intéressant: ceux qui les faisaient paître s’enfuirent et annoncèrent cela à la ville et dans les campagnes. Voici donc que ce qu’ils pouvaient espérer de plus heureux arrive et ils ont peur. Ils s’enfuient devant l’irruption de la vie dans cet homme. Les psychanalystes que je connais me disent souvent qu’un des plus grands obstacles à la guérison, c’est la peur de la guérison- Et vous retrouvez cela dans le récit. On s’habitue à des déséquilibres intérieurs pour finir. la guérison fait plus peur que cet équilibre pas très satisfaisant. Et pour guérir, il faut accepter de perdre un premier équilibre instable. pour accéder à quelque chose qu’on ne discerne pas encore clairement; mais on ne peut vivre qu’en s’appuyant sur la parole du thérapeute, de l’exorciste ou de l’analyste; en faisant confiance à sa parole, mais sans voir, sans éprouver. Ici. les gardiens des porcs s’enfuient. Ils fuient le bonheur parce qu’il est menaçant pour eux. Et là, intervient ce que l’Évangile appelle la foi. Pour guérir, il faut la foi. Non pas d’abord la foi en Dieu ou la foi dans le Christ, mais la foi en la vie. La foi que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle n’est pas un piège qui nous enferme dans la mort. Cette foi là est universelle.

Ceux qui les faisaient paître s ‘enfuirent et annoncèrent cela à la ville et dans les campagnes. Et on vint voir ce qui est arrivé. Et ils viennent auprès de Jésus, et ils considèrent le démoniaque assis, habillé, et dans-son-bon-sens, lui qui avait eu la légion, et ils craignirent (v. 14-15). C’est étonnant, quand vous pensez à ça: vous voyez quelqu’un qui guérit et vous suppliez celui qui l’a guéri de s’en aller! Mais ça se passe souvent dans les familles, quand quelqu’un engage une thérapie et commence à aller mieux, c’est parfois son entourage qui commence à devenir malade; parce qu’on s’est fixé dans des équilibres plus ou moins caduques et alors quand il y en a un qui commence à sortir de la mort, pour les autres c’est la panique. Remarquez bien que le texte ne dit pas « et on vint voir ce qui est arrivé et ils viennent près de Jésus et ils considèrent les porcs qui sont noyés dans la mer et ils craignirent C’est comme ça qu’on lit souvent ce texte. Ils demandent à Jésus de s’en aller car ils ont perdu 2.000 porcs! Mais ce n’est pas ça qui est dit dans le récit; ce qui les met dans la peur, c’est de voir cet ancien démoniaque redevenu un humain. C’est ce qui pouvait leur faire le plus plaisir qui les met dans la panique. Et là, il y a aussi un drame de I’humanité que l’Évangile combat patiemment, page après page, pour essayer de nous réconcilier avec le bonheur. Quel bonheur?

D’être simplement soi-même: assis, vêtu, dans-son-bon-sens; et voilà l’image du salut que nous donne ce récit. Qu’est-ce que le salut? La possibilité de vivre assis, c’est à dire de ne pas toujours vouloir être ailleurs qu’à l’endroit où je suis; mais de me trouver heureux, paisiblement, là où je suis, sans vouloir être tout le temps au-dessus dans une montagne, ou en-dessous dans un tombeau, mais jamais là où je suis. La vie paisible. Vous n’avez qu’à penser aux excès d’activisme de notre société, et vous sentez bien qu’on est là dans quelque chose qui déborde très largement le cas d’un seul homme possédé; vêtu et nous apprenons qu’il était nu; vêtu, c’est le signe de la dignité; cet homme, il est redevenu fier de lui, fier d’être un humain parmi les humains. Et dans son-bon-sens: c’est-à-dire qu’il ne « crie » plus dans le vide, il est capable d’entrer en relation avec les autres dans une parole sensée. Le salut qui nous est présenté ici, c’est la restauration de l’humain, dans toute sa dignité. La restauration de l’humain: cela, personnellement, je le trouve magnifique; la vraie spiritualité coïncide avec ce qu’il y a de plus humain en nous, sinon, elle n’est pas vraie, elle nous fait fuir, soit dans la montagne, soit dans un tombeau, mais elle n’est pas une spiritualité authentique; elle ne correspond pas à ce que l’Esprit de Dieu fait parmi nous quand il agit vraiment.

Il est assis, vêtu, dans-son-bon-sens et eux deviennent entrent dans la peur: ceux qui avaient vu le racontèrent comment c’était arrivé au démoniaque, et au sujet des porcs (v. 16) – ils interviennent ici seulement – et ils commencèrent à la supplier de s’éloigner de leur région (v. 17); j’ai souvent pensé que, dans la vie, la guérison peut advenir quand on ne supplie plus celui qui nous délivre de s’éloigner; ça n’a l’air de rien mais c’est profond, parce quand on est malade, on va trouver le compagnonnage de ceux qui sont comme soi et on a un peu peur de ceux qui, bien portants, peuvent nous communiquer la santé. C’est ce que le frère de Wasseige nous disait ce matin, je suis ami d’un psychanalyste et je lui dis souvent: tu sais, quand il va chez toi, l’essentiel du travail est déjà fait, parce qu’il n’a plus peur de la personne qui peut le guérir C’est ça la difficulté, c’est de conduire vers un milieu qui n’est plus un milieu maladif, vers quelqu’un qui peut donner la délivrance. Ici, on le supplie de quitter la région (v. 17).

Et ce qui est magnifique, c’est le respect du Christ devant leur désir: il ne s’impose pas; il remonte dans la barque; (v. 18); l’immense respect de Dieu devant ce qui, en nous, n’est pas à la hauteur de l’Évangile.

Et comme il montait dans la barque; celui qui fut démoniaque le suppliait afin qu ‘il soit avec lui. Et il ne le laissa pas, mais il lui dit: Pars dans ta maison, auprès des tiens, et annonce-leur autant que le Seigneur a fait pour toi, et a eu pitié de toi. (v. 18-19) Brièvement, Jésus, lui, l’étranger, le juif s’en va; mais il leur laisse quelqu’un de leur culture et qui peut leur parler à partir de sa culture; il va pouvoir comprendre que le Dieu de l’Évangile Dieu est un Dieu qui nous veut du bien. Et il commença à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous s ‘étonnaient. (v. 20)4

Afin de permettre un temps de dialogue avec l’assistance , le Père Philippe Bacq arête ici son exposé.

 

La guérison du possédé de Gérasa (Mare 5, 1-19)

1 Et ils allèrent vers l’autre rive de la mer, dans le pays des Géraséniens.

2 Et lui étant sorti hors de la barque, aussitôt vint à sa rencontre, sortant des tombeaux, un homme en esprit impur.

3 Il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus le lier, pas même avec une chaîne.

4 Car souvent il avait été lié avec des entraves et des chaînes, et les chaînes avaient été cassées par lui, et les entraves brisées, et personne n’avait la force de le maîtriser.

5 À travers tout, nuit et jour, il se trouvait dans les tombeaux et dans les montagnes, en criant et en se meurtrissant lui-même avec des pierres.

——-

6 Et voyant Jésus de loin, il courut et se prosterna devant lui.

7 Et criant d’une grande voix, il dit: « Qu’y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ».

8 Car Jésus lui disait: « Sors, esprit impur, hors de l’homme ».

9 Et il l’interrogeait: « Quel est ton nom? » Et il lui dit: « Légion est mon nom, Parce que nous sommes nombreux ».

10 Et il le suppliait beaucoup afin qu’il ne les envoie pas en dehors du pays.

11 Or se trouvait là, auprès de la montagne, un grand troupeau de porcs, paissant.

12 Et ils le supplièrent en disant: « Expédie-nous dans les porcs, afin que nous entrions en eux ».

13 Et il le leur concéda. Et étant sortis, les esprits impurs entrèrent dans les porcs, et le troupeau s’élança du haut de l’escarpement dans la mer -ils étaient environ deux mille-, et ils s’étouffèrent dans la mer.

—–

14 Et ceux qui les faisaient paître s’enfuirent et annoncèrent cela à la ville et dans les campagnes. Et on vint voir ce qui est arrivé.

15 Et ils viennent auprès de Jésus et ils considèrent le démoniaque assis, habillé, et dans-son-bon-sens, lui qui avait eu la légion et ils craignirent.

16 Et ceux qui avaient vu leur racontèrent comment c’ était arrivé au démoniaque, et au sujet des porcs.

17 Et ils commencèrent à le supplier de s’éloigner de leur région.

—–

18 Et comme il montait dans la barque, celui qui fut démoniaque le suppliait afin qu’il soit avec lui.

19 Et il ne le laissa pas, mais il lui dit: Pars dans ta maison, auprès des tiens, et annonce-leur autant que le Seigneur a fait pour toi, et a eu pitié de toi.

—–

20 Et il commença à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous s’ étonnaient.

 

1 Extrait de l’Évangile de Marc chapitre 5, § 1-19, voir le texte en p. 7.

2 Marc 4, 38.

3 NDLR cfr les conférences du Dr Dan Schurmans et du frère Max de Wasseige.

4 Afin de permettre un temps de dialogue avec l’assistance, le Père Philippe Bacq arrête ici son exposé.